Who's that girl ?

12h55 Terrasse Les fatals picards "Elle est belle la France"
Ce midi je n'ai fait qu'apercevoir la belle Déborah. Le temps d'attacher mon vélo au premier réverbère rencontré et elle avait disparu. J'étais descendu spécialement pour la voir, parce que cela faisait un petit moment que je n'avais pas eu ma dose de la madone des trottoirs. Il fallait que je remonte à la surface prendre un peu d'air pour pouvoir retourner naviguer dans les eaux troubles. Je cède à la facilité, le coup de l'eau trouble ce n'est absolument pas ce que je voulais exprimer, mais je trouvais la formule jolie alors je me suis laissé tenter.
Je n'ai fait qu'entrevoir la belle et c'est très bien ainsi, c'est plus sage. Il n'y a que de loin qu'elle peut coller à mon fantasme d'adolescent, de loin que je peux essayer d'harmoniser mon rêve et sa réalité. Si je m'approche trop près, la féroce réalité me rattrape. Comme dirait Anne dans mes Meilleurs Copains :
" Mais saute là, et elle redeviendra une petite bonne femme comme les autres";
Il y a quelques semaines, par un hasard tout juste provoqué, je me suis retrouvé à attendre derrière elle dans une pharmacie. Elle était avec une collègue et j'aurais voulu m'ouvrir le ventre et me vider de mon sang devant elle pour ne plus l'entendre briser 15 ans de fantasme en quelques secondes. Plus je les entendais et plus je devais admettre que la belle Déborah avait la niaiserie d'une Laetitia Hallyday.
Les fantômes de mes fantasmes sont de sortie aujourd'hui puisque vient de passer devant moi Magali, une petite nana qui m'a jeté 15 ans plus tôt. A 18 ans elle était mignonne et j'avais une furieuse envie de passer ma main sous son pull. Aujourd'hui elle a perdu toute sa fraicheur, même son œil ne pétille plus. Elle a pris de l'épaisseur et ses traits sont moins nets, elle est déjà fanée.
Quand elle m'a revu tout à l'heure elle a vivement détourné la tête. Qu'est ce qu'elle craignait que je lui fasse des reproches pour son comportement de pétasse aux gros seins ? Qu'elle se rassure, je ne lui en veux pas elle m'a construit cette conne. Quand bien même lui en voudrais-je que le temps m'aurait largement vengé, il l'a périmée avec une barbarie effrayante. Sa sentence est terrible : condamnée pour les 50 prochaines années à chercher dans son miroir des traces de celle qui éveillait la libido des hommes.
LET IT BE
12h55 Terrasse Sanson "Vancouver"
Il a suffit qu'il descende la rue dans son cabriolet bleu et qu'ils échangent un signe de la main faussement désinvolte pour qu'une délicieuse chaleur me parcoure tout le corps. Son super héros, celui auquel elle pense seule dans son lit le soir entre ses draps roses comme dirait Berger, qui a besoin d'une décapotable à 40 ans, c'est une révélation.
En continuant à dérouler le fil ou à abattre les dominos on est forcé de se confronter à l'allitération et à l'image que j'avais d'elle. L'image était un peu construite par ce que je savais d'elle et beaucoup par mes fantasmes. Son goût plus qu'inattendu pour les mauvais clones de Jean Alési bouleverse la donne. Celle que j'imaginais ne pouvait avoir qu'une vague condescendance pour les propriétaires de voitures de sport. Ce côté Bimbo femme de joueur de foot l'éclaire d'une lumière nouvelle. C'est un peu comme si je venais de mettre la main sur une pièce du puzzle qui me manquait depuis le début. Fiat Lux! Si ma belle s'enthousiasme pour les types aussi voyants je comprends mieux pourquoi je ne truste pas le haut de ses charts.
LET IT BE
13h05 Terrasse Miossec "La facture d'électricité".
Je ne suis pas certain que ce soit à mon honneur mais je n'étais pas du tout ravagé par la douleur cette veille d'enterrement. J'étais lucide et je l'observais avec attention. Je retrouvais son humour, sa gentillesse mais je le scrutais à la recherche de celui que j'avais connu. J'aurais voulu le dégrossir, l'aiguiser, je cherchais un scalpel et je trouvais un honnête couteau de boucher. C'est ma faute si je n'ai pas trouvé le scalpel, je ne me suis pas adressé à la bonne personne. Ce n'est pas en lui que je pouvais le trouver c'était en moi dans ce que j'avais imaginé pendant ces 20 années.
La vérité c'est que nous avons toujours été très différents. Souvent je me surprends en flagrant délit de non violence, je me rapproche de ne plus avoir la foi, d'avoir rendu les armes. Lui les armes il ne les a jamais prises. Dès le début il a troqué toute résistance contre un confort mou. Mon cousin c'est Daladier. Il peut s'adapter à tout, du moment que le tout est dicté par la voix du plus fort. Mon cousin c'est Barbibule!
Je ne parle pas de lui avec désinvolture. J'ai mal, un peu. J'ai mal parce que plus jamais je ne trouverai celui que j'imaginais. J'ai mal de ne plus avoir ces illusions qui étaient les couleurs artificielles de mon quotidien.
Et lui, lui il pense quoi de moi? Pas grand-chose, je pense plus souvent à lui que l'inverse. J'ai toujours été plus que lui : plus heureux, plus triste, plus exalté, plus vivant peut-être. Il se dit sûrement que j'ai changé. Il a raison j'ai changé et lui aussi, pourtant nous ne sommes pas plus différents l'un de l'autre aujourd'hui qu'au début des années 80. Mais nous sommes devenus adultes alors le trait qui esquissait nos personnalités s'est affermi. La vie est passée par là elle a demandé des choix, des renoncements et des modèles à copier.
"…now I'm John
and so dear friends
you'll just have to carry on
The Dream is over"
ou bien version plus hard :
" Those freaks was right when they said you was dead
The one mistake you made was in your head
Ah, how do you sleep?
Ah, how do you sleep at night "
12h45 Terrasse. Charlotte Gainsbourg The songs that we sing
L'allitération m'a appris qu'elle prenait des cours de salsa et que ça lui plaisait beaucoup. La trentenaire célibataire qui prend des cours de salsa est dans l'antichambre de Meetic, c'est le dernier barreau de l'échelle comme dirait Serge :
Cela dit mon allitération a bien des excuses pour être au bord du gouffre : elle vient de rater un concours à l'université. Les dés étaient pipés, comme toujours. Il y avait 28 admissibles et rien qu'en lisant les noms j'ai deviné à qui le concours serait donné, ou plutôt offert sur un plateau orné d'hypocrisie. Ce n'était pas bien compliqué à deviner il suffisait d'observer les rapprochements opérés ces dernières semaines. Les postes ne sont pas donnés aux plus méritants, ils sont donnés à ceux qui sont les mieux cooptés. On fait plaisir aux amis, aux plus serviles ou aux plus intrigants. Les autres, les connards qui pensent que leur travail et leurs qualités pourront être reconnus ne sont là que pour servir d'alibis. Ce sont des alibis d'équité et de justice. C'est comme s'ils fabriquaient la bombe qui les anéantira.
Le plus affligeant dans tout cela c'est que dans cette belle communauté qui s'arrange si bien de compromissions et des petits arrangements entre amis on se revendique de gauche. On prétend porter hautes les couleurs du service publique alors qu'on en est le fossoyeur zélé. Ce ne sont pas des salauds, juste des femmes et des hommes qui manquent d'envergure, des êtres humains comme moi.
LET IT BE