13h05 Terrasse  Miossec "La facture d'électricité".

 J'ai appris incidemment que mon cousin était papa depuis 3 semaines. Prochaine étape pour lui : le labrador ou le crédit immobilier sur 25 ans. Il a 33 ans, il suit le chemin avec application, sans écart. Il est dans les temps il n'a raté aucun checkpoint, il faut dire que sa route était balisée.

 Je ne l'ai pas vu depuis 4 ans, la dernière fois c'était à l'enterrement de mon père. L'inhumation on a rien trouvé de mieux pour rassembler les familles. Il était même arrivé la veille pour jouer son rôle de cousin attentionné, sans doute en souvenir de ce que nous avions été. Il faut dire que pendant 20 ans nous avons été inséparables, il a fait pratiquement toutes mes guerres. J'ai longtemps pensé qu'il était une déclinaison plus épanouie de moi-même, un double plus apaisé, moins heurté.

Je ne suis pas certain que ce soit à mon honneur mais je n'étais pas du tout ravagé par la douleur cette veille d'enterrement. J'étais lucide et je l'observais avec attention. Je retrouvais son humour, sa gentillesse mais je le scrutais à la recherche de celui que j'avais connu. J'aurais voulu le dégrossir, l'aiguiser, je cherchais un scalpel et je trouvais un honnête couteau de boucher. C'est ma faute si je n'ai pas trouvé le scalpel, je ne me suis pas adressé à la bonne personne. Ce n'est pas en lui que je pouvais le trouver c'était en moi dans ce que j'avais imaginé pendant ces 20 années.

La vérité c'est que nous avons toujours été très différents. Souvent je me surprends en flagrant délit de non violence, je me rapproche de ne plus avoir la foi, d'avoir rendu les armes. Lui les armes il ne les a jamais prises. Dès le début il a troqué toute résistance contre un confort mou. Mon cousin c'est Daladier. Il peut s'adapter à tout, du moment que le tout est dicté par la voix du plus fort. Mon cousin c'est Barbibule!

Je ne parle pas de lui avec désinvolture. J'ai mal, un peu. J'ai mal parce que plus jamais je ne trouverai celui que j'imaginais. J'ai mal de ne plus avoir ces illusions qui étaient les couleurs artificielles de mon quotidien.

Et lui, lui il pense quoi de moi? Pas grand-chose, je pense plus souvent à lui que l'inverse. J'ai toujours été plus que lui : plus heureux, plus triste, plus exalté, plus vivant peut-être. Il se dit sûrement que j'ai changé. Il a raison j'ai changé et lui aussi, pourtant nous ne sommes pas plus différents l'un de l'autre aujourd'hui qu'au début des années 80. Mais nous sommes devenus adultes alors le trait qui esquissait nos personnalités s'est affermi. La vie est passée par là elle a demandé des choix, des renoncements et des modèles à copier.

Résultat aujourd'hui il vend des assurances dans l'une de ces campagnes où l'alcoolémie et la consanguinité marquent les visages ou plutôt les trognes. Ca le tire vers le bas, ça l'installe dans une certaine médiocrité, à l'aune de ses clients il est brillant. Dans son monde celui qu'on admire c'est le lourdingue qui a un 4 X 4 à 100.000 euros (enfin lui il dirait 100 K euros) et qui n'a pas son pareil pour escroquer des malheureux en attisant leurs peurs. Je ne suis pas certain que ça tire vers le haut un modèle pareil. Je regrette ne pas être Maupassant et celui que je prenais pour mon frère rêve d'être directeur d'agence. Alors qu'est ce qu'on fait? On ne fait rien, on dit juste  comme Lennon à Mc Cartney:

"…now I'm John
and so dear friends
you'll just have to carry on
The Dream is over"

ou bien version plus hard :

" Those freaks was right when they said you was dead
The one mistake you made was in your head
Ah, how do you sleep?
Ah, how do you sleep at night "